COMMERCE: Le rapport de la CNUCED "oublie" les risques réels courus par les paysans africains
Julio Godoy BERLIN, 8 juillet (IPS) - Le dernier rapport sur la science et la technologie de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED) reprend les précédents appels à la "révolution verte" pour l’agriculture africaine.
Mais il ne fait aucune mention des vraies menaces actuelles que constituent les cadres commercial et financier internationaux pour les agriculteurs africains.
Dans le rapport, intitulé "Renforcer la sécurité alimentaire en Afrique par la science, la technologie, et l’innovation", la CNUCED annonce que l’Afrique sub-saharienne va probablement rater le premier objectif du millénaire pour le développement (OMD) en raison des techniques agricoles inefficaces et des pratiques post-récoltes inopérantes.
Le premier OMD porte sur l’éradication de la faim et de la pauvreté extrême d’ici à 2015.
Pour éviter un tel échec, la CNUCED est à la recherche de ce que son secrétaire général, Dr Supachai Panitchpakdi, appelle "une nouvelle révolution verte pour l’Afrique" non fondée sur des modèles étrangers mais plutôt construite sur les exigences de compétence et de technologie propres à l’Afrique et sur les besoins de sécurité alimentaire de son peuple".
Cette révolution verte doit prendre en compte "les capacités des millions de petits producteurs africains à s’adapter aux conditions climatiques variables du continent. Un renforcement des capacités en matière de science, de technologie et d’innovation répondant à la politique agricole locale constitue la seule voie pour atteindre cela", indique le rapport.
Cette approche de la "révolution verte" proposée par la CNUCED doit répondre en même temps aux défis mondiaux, tels que l’adaptation aux changements climatiques et la baisse générale de l’investissement agricole; et satisfaire aux nouvelles exigences telles que la nécessité de la bioénergie.
En outre, le rapport de la CNUCED indique que la future politique agricole africaine devra résoudre les contraintes structurelles, particulièrement la difficulté liée à l’accès au crédit par les producteurs locaux, ce qui déterminera également leur capacité à faire face à la hausse des prix du foncier, des semences et d’autres intrants agricoles.
Pour atteindre de tels objectifs, une nouvelle politique agricole africaine devra se focaliser sur les petits producteurs qui ont démontré leur efficacité en matière de contribution à la croissance économique et à la sécurité alimentaire. Les petits producteurs font plus de la moitié de la population dans la plupart des pays en développement et leurs exploitations sont efficacement gérées et jouissent d’un potentiel de croissance considérable", rappellent les auteurs du rapport.
Bien que nourri de bonnes intentions, le rapport de la CNUCED a été rejeté comme étant "encore une autre collection de suggestions particulièrement non inventives" tel que l’affirme Uwe Hoering, expert allemand en commerce et agriculture, dans le bulletin mensuel World Economy and Development (économie et développement du monde) basé au Luxembourg.
Selon Hoering, la CNUCED ne mentionne pas, exprès, que les pires risques auxquels l’agriculture africaine est confrontée résident dans le cadre international mis en place par le secteur multinational agro-industriel, les organisations internationales telles que la Banque mondiale et l’Organisation mondiale du commerce, et par les politiques commerciale et agricole du monde industrialisé.
"Les plus gros écueils pour les petits producteurs africains sont le secteur agro-industriel, l’instabilité des prix des produits alimentaires sur les marchés mondiaux causée par la spéculation, et les prétendus accords de libre échange", a déclaré Hoering à IPS.
"Le secteur agro-industriel domine la recherche et le développement technologique pour l’agriculture", a ajouté Hoering. "Tous ces facteurs conduisent l’agriculture aux niveaux local et mondial dans une direction opposée comme celle vers laquelle la CNUCED lance un appel – vers les monocultures, vers davantage de brevets privés sur les semences et autres intrants agricoles coûteux."
Le rapport de la CNUCED omet également de commenter la prétendue campagne sur l’accaparement des terres, le rachat ou l’affermage de grandes superficies de terres arables bien riches dans de nombreux pays africains par des compagnies étrangères ou des fonds publics. Cet accaparement des terres est considéré comme nuisible aux petits producteurs de l’Afrique sub-saharienne et à la souveraineté alimentaire du continent.
Parce que la CNUCED ignore tout simplement ces facteurs réels, son rapport est à court "d’arguments convaincants et ne fournit pas une vraie vision prometteuse pour une transformation dans l’agriculture africaine", a déclaré Hoering. Le rapport demeure "une collection de suggestions arbitraires, qui essaie d’ignorer la réalité".
Les critiques de Hoering reprennent celles d’autres activistes et experts en développement de l’Europe.
Dans un rapport conjoint, les bureaux allemands des organisations humanitaires appartenant à Oxfam et à l’organisation internationale pour le droit à se nourrir (FIAN) se sont plaints de ce que trois ans après le début de la crise alimentaire mondiale, "le secteur agro-industriel (dans les pays industrialisés), avec l’aide des gouvernements, continue de faire progresser la libéralisation des marchés alimentaires internationaux et l’acceptation des organismes génétiquement modifiés (OGM).
L’enquête, intitulée "Grenzenlos und billig" ("sans frontières et bon marché"), montre que l’industrie alimentaire dans les pays développés utilise l’impasse des négociations commerciales internationales pour faire progresser des accords commerciaux bilatéraux avec les pays en développement dans le but de gagner l’accès à de nouveaux marchés pour leurs produits alimentaires.
Oxfam et FIAN ont reproché aux gouvernements européens de continuer à supporter les exportations de produits agricoles vers les pays en développement, particulièrement en Afrique. "Au lieu de promouvoir l’exportation de produits alimentaires (vers les pays en développement), le monde industrialisé devrait être en train de soutenir le commerce équitable", a déclaré à IPS Marita Wiggerthale, experte en agriculture à Oxfam en Allemagne.
"Lorsque l’Europe exporte plus de produits agricoles vers les pays les plus pauvres du monde, surtout vers l’Afrique, elle n’aide pas le peuple qui y vit. C’est tout à fait le contraire", a déclaré Wiggerthale. "Ces exportations ne laissent pas de place à la production alimentaire locale".
L’une des principales leçons à tirer de la crise alimentaire mondiale est que les pays en développement, en particulier les plus pauvres d’Afrique, "ont besoin d’accroître leur exploitation agricole locale et leur production alimentaire, et de rompre leur dépendance par rapport aux marchés mondiaux", a ajouté Wiggerthale. "Les pays en développement ont également besoin de protéger leurs marchés d’importations".
La CNUCED ne mentionne aucun de ces facteurs. Plutôt, le document propose 12 recommandations principales, dont la plus importante est de mettre "les petits producteurs au centre de la politique afin que la recherche agricole, le développement, et les services d’extension répondent aux besoins réels des petits producteurs". (FIN/IPS/2010)